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Une poésie kaléidoscopique

 

En quelques vers souvent très brefs qui sont comme de cristallines notes de musique Isabel Fraire nous transmet, concrétisée en images verbales, l’émotion d’un moment donné. Puis le signifié par le poème nous renvoie à la sensation, créant ainsi un mouvement incessant entre le vécu, l’objet poétique en soi et sa dissolution qui est un retour à la sensation : « Sa poésie – comme l’a écrit Octavio Paz – est un envol continu d’images qui se dissipent, réapparaissent et disparaissent de nouveau. »

Certains de ses poèmes sont tournés vers l’Orient, avec des images qui semblent parfois apparentées au haïku : « dans l’eau la lumière / court / poursuivie par ses cheveux ». D’autres célèbrent l’instant présent : « hier et aujourd’hui et jamais sont maintenant » ; ou chantent le merveilleux : « le temps se réveille / déploie ses filets / et de ses filets surgissent / les poissons ailés des jours » ; ou encore constituent une sorte d’illustration de l’idée de l’éternel retour : « cet instant / tombe / dans / son écho / flotte / s’enfonce // et réapparaît / l’image / de ce / jour-là // calqué sur lui-même / éternel ».

De la tendresse à la sensualité, de la solitude à la souffrance mais aussi aux retrouvailles, tel un oiseau migrateur sa poésie étincelante propage de-ci de-là ses graines verbales qui font verdoyer le monde : de nouvelles plantes apparaissent toujours, qui permettent de « gagner du terrain sur la mort ». 

Loin de toute grandiloquence, nous avons là une écriture à la simplicité diaphane, aérienne, évanescente, d’une légèreté et d’une grâce toutes féminines, qui ne cesse de jongler entre le murmure et le silence, entre le monde et sa représentation.

Ces jeux kaléidoscopiques de lumière et de couleurs, cette allégresse qui brille dans « les zones infimes de l’œil » (Gorostiza), voient toutefois les nuages s’amonceler quand la poète s’interroge sur les difficultés de la vie ou sur le désenchantement du monde : « et mon âme déserte comme / une place lointaine / est un point immobile du / néant ». Sans pour autant perdre le sens de l’humour, comme on peut le constater dans le dernier poème de notre brève sélection (« Europe »).

Isabel Fraire (México, 1934-2015), poète, traductrice (Eliot, Pound, Stevens, Auden…), critique littéraire, a publié son premier recueil de poèmes, Sólo esta luz(« Hormis cette lumière »), en 1969. En 1977, une bourse Guggenheim lui a permis de voyager et de se consacrer pleinement à son deuxième ouvrage, Poemas en el regazo de la muerte (« Poèmes dans le giron de la mort »), qui a obtenu le prix Xavier Villaurrutia en 1978. Tous deux ont été publiés aux États-Unis en éditions bilingues, de même que les textes de son troisième livre, Encuentros casuales, largamente meditadas rendiciones(« Rencontres fortuites, abdications longuement méditées »).

Puente colgante (« Pont suspendu »), Mexico, UAM, 1997, réunit ces trois volumes et deux autres qui étaient inédits : Irse para volver (« Partir pour revenir ») et Atando cabos (« Par recoupements »). Nos versions, à l’exception de « Europe », renvoient à cette édition.

Philippe Cheron

http://www.oeuvresouvertes.net